Être ou ne pas être une mère…

Sophie Heine

Les défis et contradictions de la maternité et du travail dans la jungle britannique

Une mère triste et une mère en colère

Lors d’une sortie récente au parc avec ma fille, je fis l’effort d’échanger avec les autres mères présentes avec leurs enfants (Et oui, peu de père jouent dans les pleines de jeux avec leurs enfants en pleine journée…).

La première maman avec qui j’échange ce jour là a un très bel accent irlandais. Elle m’explique, tout en aidant sa petite fille à grimper dans une petite maisonnette en bois, qu’elle est ravie de s’occuper à temps plein de ses enfants. Le plus grand, à quatre ans (!!!), vient de rentrer à l’école et il lui manque déjà. Elle me raconte qu’elle a grandi en Irlande, élevée par une mère au foyer de cinq enfants et qu’il est donc normal pour elle de s’occuper de ses enfants.

Bien habillée et les cheveux lissés, elle a l’air relativement reposée pour une maman à temps plein de deux jeunes enfants. Je lui parle brièvement de ma propre recherche d’un équilibre entre boulot et enfants, lui explique que je viens d’un pays ou les femmes retournent travailler quelques mois à peine après avoir accouché, ce qui explique que beaucoup de bébés rentrent tôt à la crèche et même à l’école (au Royaume Uni, l’école gratuite n’est qu’a quatre ans et les crèches sont seulement privées et extrêmement chères). Ses grands yeux bleus me regardent avec un effroi mêlé de curiosité. Je lui explique que, selon moi, les mères ici semblent coincées, quel que soit le choix qu’elles font. Elle ne m’écoute plus que distraitement et commence à s’éloigner avec sa petite. Elle me jette un regard imprégné d’envie et me dit : « au moins quand vous travaillez, vous avez votre propre argent et vous aimez votre boulot ». Je lui réponds que, franchement, les boulots que je trouve dans ce pays sont loin d’être passionnants et ne justifient pas à mes yeux le coût exorbitant de la crèche. Mais la distance entre nous s’est creusée et semble être devenue infranchissable.

Elle se rapproche de sa fille et moi de la mienne. Avant qu’elle n’ait pu mettre une distance radicale entre nous, je lui recommande de faire attention aux billets qui dépassent de sa poche et sont sur le point de tomber. Un large sourire aux lèvres, elle me répond légèrement : « Oh, merci ! Mon mari me tuerait… ». C’est à moi d’être choquée car le franc vient de tomber : cette femme peut s’occuper a temps plein de ses enfants parce que son mari gagne suffisamment d’argent et peut-être même qu’il lui en donne… Je lui fais un petit sourire forcé et nous nous concentrons à nouveau chacune sur nos enfants, quant à eux ravis d’avoir à nouveau toute notre attention.

Des pensées tourbillonnent dans mon esprit et de l’envie m’assaille pendant que je continue à jouer avec ma petite. Puis, de loin, j’observe la maman irlandaise. A-t-elle l’air heureuse ? Elle pousse sa fille sur la balançoire et, en même temps, regarde avidement son téléphone. Son visage est tendu et elle ne sourit pas. Ne devrait-elle pas être joyeuse de passer tout ce temps avec sa fille sans aucun souci matériel pesant sur elle comme une épée de Damoclès? Pourquoi a –t–elle l’air si écrasée par le poids de l’existence ? Peut-être son mari n’est-il pas quelqu’un de bon, peut-être a-t-elle d’autres problèmes ou peut-être cet air triste vient-il tout simplement de son sentiment d’enfermement ou de manque d’autonomie? Apres tout, s’occuper d’enfants à temps plein limite fortement les possibilités d’épanouissement individuel.

Je suis sortie de mes pensées par l’agitation créée par une tension entre un petit et ma fille voulant attraper la même corde. La maman, un bébé dans les bras, vient aider son fils à grimper. J’écarte ma fille et lui explique que ce sera son tour ensuite. Comme la maman aux cheveux défaits me semble chaleureuse, je décide de faire la conversation. Elle m’explique d’une voix aussi vigoureuse que ses bras qu’elle a trois enfants : mise à part ces deux petits, l’aîné vient de commencer l’école. « C’est tellement plus simple avec deux ! », me dit-elle. Je lui fais part de mon admiration et parle un peu de mon autre fille et de sa dynamique avec sa sœur avant que, rapidement, la conversation ne commence à toucher, à nouveau, des sujets plus sérieux. Alors que l’on évoque la question de l’autorité et des punitions si difficiles à mettre en œuvre, la maman aux cheveux fous me dit avec fougue : «  Ce sont toujours nous, les mères, qui devons être fermes ; les pères ont le beau rôle : ils jouent avec leurs gosses et puis s’en vont !». Je mentionne que cela dépend de qui travaille à temps plein mais elle est maintenant lancée : « Nous les femmes faisons toujours plus. Dans les taches domestiques, avec les enfants…On fait tellement plus que les hommes ». Elle souffle et soupire, comme pour laisser sa colère s’en aller mais en vain.  J’approuve ces paroles féministes tout en surveillant ma fille de loin. Pendant qu’elle frotte vigoureusement les mains de son fils avec du liquide anti-bactérien, j’observe son bébé qu’elle a posé dans l’herbe. Il est déjà bien assis et a découvert les feuilles d’automne qui commencent à joncher le sol. Il me regarde de ses grands yeux déjà si éveillés.

La maman le reprend vivement et on continue à parler. Je lui explique brièvement mon expérience ici et elle m’écoute d’une oreille distraite. Je lui fais part de mon indignation quant au fait que les femmes au statut d’indépendantes n’ont quasiment aucun paiement de maternité, alors que la situation des mères employées est bien meilleure. Entre-temps, la maman triste est partie et je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir. Je continue à parler à la maman en colère. Elle est maintenant assise à cote du tourniquet et donne des fruits à ses enfants. Je joue avec ma fille, tout en continuant à discuter. Je finis par lui demander si elle travaille et dans quel domaine. Et elle me répond qu’elle est docteure et, plus précisément, chirurgienne. Je la regarde avec admiration et lui réponds : « Je suis docteure également mais en sciences politiques ; ce qui ne mène pas à grand-chose, en tout cas quand la spécialisation est les études européennes et qu’on est au Royaume Uni ». Comme j’ai suscité son intérêt, notre conversation se poursuit.

Cette mère là est en colère parce qu’elle comprend les sources de son insatisfaction. Elle avait l’habitude d’être une femme de carrière et se retrouve maintenant mère au foyer. Malgré le bonheur qui transparaît quand elle s’occupe de ses enfants, elle bouillonne d’indignation et de colère à l’idée de ne pas pouvoir revenir plus vite à une carrière florissante et valorisante.

Je voudrais continuer à converser mais ma fille est fatiguée et fait mine de vouloir rentrer. Un monsieur approchant à grands pas se permet de me faire la leçon : « Madame, votre fille n’a pas l’air contente », me dit-elle les sourcils froncés. Et il interpelle l’autre maman concernant les sacs de jouets qu’elle a laissés sur un banc. Si la maman en colère est britannique, elle a la peau foncée et j’ai un accent francophone indubitable. Est-ce pour cela que cet homme se permet de nous parler sur ce ton? Ou simplement parce qu’il est un homme et que nous sommes de femmes? Bien que ce monsieur ne soit qu’un simple gardien, son ton d’autorité, tel un rappel a l’ordre, nous fait toutes deux sursauter et installe le doute dans notre esprit: serions-nous de mauvaises mères parce que nous nous autorisons à avoir une discussion d’adultes ? Mais malgré mon indignation, je suis trop fatiguée pour réagir et je sais par expérience que cela ne sert a rien. Je prends donc congé de la maman aux cheveux sauvages, lui disant que ma fille doit maintenant faire une sieste; elle me demande si je viens souvent à ce parc. Je réponds par l’affirmative mais, trop occupée a installer ma fille sur ma bicyclette, j’oublie malheureusement de lui demander son numéro.

Alors que je roule à vélo et profite des doux rayons automnaux, je repense à ces conversations. En à peine une demi heure, nos échanges ont porté sur des sujets très personnels et révélé nos défis communs mais nous n’avons pas réussi à véritablement connecter. Peut-être l’envie et la comparaison nous empêchent-elles de nous rapprocher ? Et pourtant, nous vivons les mêmes défis et les mêmes contradictions. Nous sommes tiraillées entre notre amour pour nos enfants et notre besoin d’émancipation personnelle.

Stratégies individuelles dans un contexte difficile

Je parviens à garder ma fille éveillée jusque chez moi puis l’installe pour sa sieste, un moment béni de la journée pour toutes les mères de jeunes enfants. Je décide de prendre l’air sur le balcon et en profite pour saluer ma voisine. Cette mère de deux petits est aujourd’hui resplendissante, maquillée et vêtue de rose des pieds à la tête. Apres de brèves salutations, elle me dit, le sourire aux lèvres : « Tu sais que j’ai commencé à travailler de chez moi ? ». Elle m’explique en détails le business en ligne auquel elle participe quand sa fille aînée est à l’école et que le plus petit fait ses siestes. Je ne l’ai jamais vue aussi vivante. Désormais mère et travailleuse, elle n’a l’air ni triste ni en colère mais épanouie. Elle ne renie pas son identité de mère mais parvient malgré tout à générer des revenus et à avoir une identité professionnelle.

Ici, au Royaume Uni, les frais de prise en charge des enfants sont tellement énormes que beaucoup de femmes finissent par « rester a la maison » pendant les quatre premières années de vie de leurs enfants. Cela fait long, surtout si elles en ont plusieurs, et les rend aussi dépendantes du revenu de leur conjoint ou de la très maigre aide sociale qu’elles reçoivent éventuellement. Une solution loin d’être idéale du point de vue de l’émancipation féminine. A long terme, la solution est évidemment que davantage de pères sacrifient une partie de leur carrière pour leur progéniture, de créer des crèches gratuites ou financièrement accessibles et de faire rentrer les enfants à l’école beaucoup plus tôt (comme c’est le cas dans de nombreux pays du continent). Mais que faire à court terme et sur le plan individuel ? Les mères mettent en place leurs propres stratégies de survie. Malheureusement, celles-ci sont souvent isolées, chaque mère se trouvant dans une situation différente des autres. Des échanges réguliers et structurés permettraient de mettre en évidence les nombreux points communs de leur vécu respectif.

Sur le plan individuel, la solution se trouve souvent dans le juste milieu. De fait, les deux extrêmes encore trop souvent expérimentés par les femmes conduisent a de l’insatisfaction ou a de la dépression. La femme de carrière qui travaille a temps plein, fait des trajets éreintants, voit à peine ses enfants et dépense une énorme partie de son salaire en garderies et en crèches est rarement épanouie. Ce schéma, fréquent sur le continent, existe également au Royaume Uni pour les femmes très diplômées. Mais l’autre extrême de l’enfermement dans le foyer et de la dépendance financière vis-à-vis d’un conjoint, souvent pour celles qui ont moins de possibilités de professions rémunératrices, peut facilement mener à un oubli de soi très délétère. La solution intermédiaire qui permettrait et de voir ses enfants régulièrement et d’avoir une carrière indépendante serait évidemment l’idéal. Ceci serait possible par le mi-temps si vénéré à court terme et la réduction du temps de travail pour tous à long terme.

Au service d’autrui ou à l’écoute de nos propres besoins

Les femmes sont habituées à donner et à servir les besoins d’autrui. La plupart des clichés définissant le féminin – empathie, maternité sacrificielle, importance accordée à l’apparence, douceur, etc – peuvent être résumés par le concept d’objectivation au sens large : au lieu d’élaborer et de suivre leurs propres objectifs, les femmes sont bien souvent les instruments des buts d’autrui[1]. Cela se traduit par du service aux autres au sein du foyer, dans la famille en général et aussi au travail. Ce n’est pas un hasard que tant de positions visant a répondre aux besoins des autres (service au client, soins, santé, prise en charge des enfants et personnes âgées, éducation) soient tellement occupées par des femmes. Les attentes pesant sur les comportements des femmes expliquent aussi pourquoi, même quand les femmes occupent des positions de décision ou de leaderships, elles écoutent beaucoup les besoins d’autrui. Souvent présentée par les conservateurs comme une qualité intrinsèquement féminine, cette caractéristique est en réalité souvent une source d’enfermement pour les femmes. Au lieu de s’écouter elles-mêmes, elles semblent écouter les autres. Leur capacité a suivre leur propre intérêt parait souvent oblitérée par le sentiment d’obligation qu’elles ressentent vis-à-vis des autres. Même si l’on peut montrer dans quelle mesure la socialisation crée ou renforce cette perception, il nous faut admettre qu’elle est ancrée dans la plupart des esprits. Cela justifie l’abnégation des femmes, y compris, celles de carrière et permet de justifier la fameuse « double journée » – prise en charge des enfants après et avant leur journée de travail.

Exiger des femmes, comme le font certaines féministes, qu’elles se comportent en sujets totalement autonomes du jour au lendemain relève de l’illusion la plus profonde. Il faut partir des individus tels qu’ils sont, y compris quand ils ont été influencés par une socialisation particulière. Il faut aussi admettre que, les femmes étant malgré tout des êtres humains (Et oui ! Sorry pour les machos sexistes et masculinistes…), leur instinct égoïste est évidemment toujours présent. C’est ce qui explique que leur abnégation les rend rarement pleinement heureuses et satisfaites. C’est aussi cet égoïsme sain et naturel qui les incite à trouver des stratégies pour marier leur intérêt propre et leur perception d’elles-mêmes comme étant avant tout à l’écoute des besoins d’autrui. Dans toute stratégie d’émancipation – individuelle et collective – un compromis entre ces tendances est donc indispensable.

*****

Je sors de ma rêverie sur le balcon car ma petite s’est réveillée. Elle me regarde de ses grands yeux marrons et me tend les bras pour avoir un câlin (“a big hug!“), me remplissant le cœur d’une douce et intense chaleur. Je soupire et la serre très fort. Certaines contradictions ne peuvent tout simplement pas être mises en mots.


[1] Sophie Heine, Genre ou liberté. Vers une féminité repensée. Academia, Louvain-La-Neuve, 2015, https://www.amazon.fr/Genre-ou-libert%C3%A9-Sophie-Heine/dp/2806102073/ref=sr_1_5?dchild=1&qid=1601548447&refinements=p_27%3ASophie+Heine&s=books&sr=1-5 .

Published by sophieheineauthor

As a critical and creative thinker, I have built that blog in order to share my stories and ideas faster and more efficiently but my ideas are more thoroughly developed in my books.

4 thoughts on “Être ou ne pas être une mère…

  1. Very witty. I can translate it and I understand it quite well. I understand that life is taking it out of you with three kids and the other mothers that are the focus of your life are also bogged down in the daily grind. You’re eldest is starting school and that will be one less to mind and one more to worry about. It’s funny. I can understand this sort of language in a foreign tongue quite well because my flatmate always invited me to her women’s tea and coffee parties. Wuppertaler Kaffeeklatsch. It’s amazing how that ability influences one’s ability to understand such a text in French. I can see you are stressed and don’t have much time for yourself like you use to etc. Must be kind of tough. I don’t work all the time either. I’ve got a month’s work on the Seg for Royal Mail just 16 hrs a week. At least it’ll keep my weight in a stable condition and with those hours you expend so much energy I won’t get any fatter. Normally the full shift keeps me fit for the whole year but I think they’ve been kind to me because of COVID not to give me too many hrs. That said I’ve got 2150 pounds for my History of Art course to pay with Cambridge.

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  2. I noticed that you’ve widened the debate about women having to give and serve more relative to men. My mother was one of the first women architects. She had 4 women in he 7 year university course in total. The class of 1958 at what is now UEL in Walthamstow, London. women do have to give more. I feel it’s always a balance (observing a woman’s predicament as a man) between fulfilment as a woman in sexual and family life and what you desire outside that in terms of career. I think you need to look at ways of improving your work life balance maybe I’m a useless agony aunt. My friend had a very harrowing experience as feminist. She wanted to be a singer and she told me she didn’t want to be her first love’s baby machine and tow weeks later she started a relationship that almost made her pregnant right away. I was desperate to help her not just for my own good, but because been through it all my life with my mother disliking me for being a product of my father’s love for her. She started a relationship with my father when she was just 21 and she’d got a degree and he was 30 and he wasn’t a qualified architect he just lied to her and got her into a 20 year relationship. She was obsessed with my father and never really truly loved him. She blames me for it constantly that she never was totally fulfilled career wise though she got a good job in the end. Dad got really good contracts and she became sidelined. I could see the same happening to my friend and I so wanted her to love her children having had the career she wanted. I pulled her as well to stop him getting the upper hadn’t with her and it worked she was able to resist his manipulation sufficiently to do her own thing. She got everything for it and is quite a famous or at l was well known sop soloist and she has a little girl now. It’s really important to get the work life balance right and not take it out on the kids. I studied German at London External with Lead college RHUL and they made me read feminist criticism so I’ve read a reader on women’s rights and I can help sometimes constructively as an agony aunt. I’m really in favour of feminism like this because it really helps men get it out there as well in terms of talking about their problems.

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