Sophie Heine

Nous avons tous en tête ce stéréotype bien ancré : les femmes seraient naturellement plus empathiques, plus douces et plus à l’écoute que les hommes. Mais que dit la science ? Les études scientifiques révèlent un paradoxe fascinant : si les femmes se déclarent massivement plus empathiques dans les questionnaires, les mesures objectives (cerveau, rythme cardiaque, tests réels) ne montrent aucune différence majeure avec les hommes. Il y a certes quelques differences dans l’expression de l’empathie (un peu plus grande chez les femmes , a travers les pleurs ou des marques de reconfort par exemple) mais, pas, il semblerait , dans l’empathie ressentie.
Et si cette fameuse « empathie féminine » n’était ni un fait biologique, ni une simple illusion, mais une véritable stratégie sociale ?
Le grand paradoxe des données
Depuis une analyse fondatrice (Eisenberg et Lennon – 1983), les recherches se heurtent à une contradiction majeure :
- Sur le papier : Dans les auto-évaluations, l’écart de genre est net et stable. Les femmes s’attribuent volontiers de la compassion et du souci de l’autre.
- Dans le cerveau : Sous scanner (IRMf) ou par électroencéphalogramme (EEG), face à la douleur d’autrui, les réactions des hommes et des femmes sont strictement identiques. Une étude de Murphy et Lilienfeld (2019) montre d’ailleurs que les scores déclaratifs n’expliquent qu’environ 1 % de la performance réelle lors de tâches comportementales.
Les questionnaires ne mesurent donc pas une capacité réelle, mais un rapport à soi socialement structuré : ce que les femmes choisissent de montrer face aux attentes de la société.
Une grille de lecture combinée : stéréotype imposé et outil stratégique
Pour élucider ce mystère, je propose de croiser deux concepts que j’ai développés dans mes précédents ouvrages : la déconstruction des rôles prescrits et la réhabilitation de l’intérêt personnel.
- L’empathie comme stéréotype liberticide : Dans mon livre Genre ou liberté : vers une féminité repensée (2015), j’analysais la fonction cachée des idées reçues sur la « naturelle » douceur féminine. Ce stéréotype n’est pas une simple erreur de description : il prescrit un comportement. Il naturalise une « empathie de service » qui limite le potentiel de révolte des femmes et les pousse à se concevoir comme des objets au service des autres plutôt que comme des sujets autonomes.
- L’empathie comme instrument de l’intérêt individuel : Parallèlement, dans Pour un individualisme de gauche (2013), j’ai pris le contre-pied des idées convenues en réhabilitant l’intérêt individuel comme le moteur universel et légitime de l’action collective.
L’empathie exprimée se situe précisément au croisement de ces deux logiques. Elle est à la fois un stéréotype subi et un outil rationnel. En s’inscrivant dans la lignée de l’hypothèse du philosophe John Stuart Mill (The Subjection of Women, 1869) et en la reformulant un peu, on comprend que dans une position de dépendance structurelle, exprimer de l’empathie et anticiper les désirs des dominants constitue un investissement relationnel stratégique. Cela permet de sécuriser un environnement incertain et de convertir une attente normative en capital de protection.
À l’inverse, les travaux en psychologie sociale (comme ceux de Galinsky et al., 2006) confirment que le sentiment de pouvoir réduit l’attention spontanée à autrui. L’homme en position de domination peut simplement s’offrir le luxe de l’indifférence. Ce n’est pas une affaire de gènes, c’est une affaire de pouvoir.
Micro-altruisme vs Macro-égoïsme
Cette double lecture résout une autre grande contradiction anthropologique : le fait que l’altruisme humain soit par nature « paroissial » (fort avec les proches, faible avec les inconnus).
Pourquoi les femmes se montrent-elles si protectrices dans leur cercle immédiat et tout aussi égoïstes que les hommes sur les enjeux macro-politiques ? Tout simplement parce que l’intérêt individuel utilise les moyens qui fonctionnent là où ils paient. L’altruisme est un investissement rentable à l’échelle micro (le face-à-face, la réciprocité directe), mais il s’efface derrière l’intérêt propre à l’échelle macro (les décisions collectives abstraites). Les femmes ne sont pas de pures icônes de vertu désintéressée, elles obéissent aux mêmes logiques de survie et de gain que le reste de l’humanité.
Le levier de l’émancipation
Le piège de la « femme parfaitement empathique » — souvent naturalisé sous forme de “travail émotionnel”, un concept clé de la sociologue Arlie Hochschild — est redoutable dans des sociétés où la compétitivité et la dureté dominent et aident à réussir. La conformité s’y paie d’un renoncement à ses propres intérêts.
Pour s’émanciper, il ne faut donc pas célébrer cette prétendue sensibilité innée, mais assumer notre fond intéressé. L’égoïsme n’est pas un défaut à cacher ; c’est le levier politique le plus puissant. C’est en s’organisant collectivement pour défendre leur intérêt bien compris que les femmes transformeront leurs revendications en une liberté réelle, égale et partagée.
Le test manquant
Pour valider définitivement ce modèle, la science doit cesser de zoomer uniquement sur le genre et commencer à mesurer l’effet de la position sociale. Si l’on place des hommes en situation de subordination structurelle, observera-t-on ce même profil d’empathie déclarative et stratégique ? De tels tests empiriques permettraient de combler une lacune de la recherche actuelle.
📚 Références bibliographiques
Mes ouvrages théoriques mobilisés :
- Heine, S. (2013). Pour un individualisme de gauche.
- Heine, S. (2015). Genre ou liberté : vers une féminité repensée.
Études scientifiques et sources historiques citées :
- Eisenberg, N., & Lennon, R. (1983). Sex differences in empathy and related capacities. Psychological Bulletin.
- Galinsky, A. D., Magee, J. C., Inesi, M. E., & Gruenfeld, D. H. (2006). Power and perspectives not taken. Psychological Science.
- Hochschild, A. R. (1983). The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling.
- Mill, J. S. (1869). The Subjection of Women.
- Murphy, B. A., & Lilienfeld, S. O. (2019). Are self-report empathy scales markers of empathy performance? Journal of Personality.