Un différentialisme critique et émancipateur pour avancer vers l’égale liberté des femmes et des hommes

Sophie Heine

Chapitre paru dans le livre collectif suivant:

Dans ce chapitre, je voudrais proposer une vision originale de la stratégie à adopter pour dépasser les injustices spécifiques affectant encore aujourd’hui les femmes. Après avoir exposé ma vision spécifique de l’objectif de liberté individuelle, je développerai une approche critique de la littérature dominante sur ce sujet en me penchant sur les fameux stéréotypes de genre, le rôle joué par la biologie et le lien entre ces éléments et les situations de domination. Je proposerai ensuite une conception critique et alternative propre. Cette perspective différentialiste émancipatrice se veut à la fois réaliste dans son rapport au changement social et centrée sur l’objectif de liberté individuelle.

La liberté comme objectif

Comme le libéralisme philosophique constitue une large chapelle, les individus et courants qu’il rassemble présentent des appréhensions particulières distinctes de la justice et de la liberté individuelle. Le libéralisme auquel j’adhère est radical au sens où il part d’une analyse critique de la société et propose des transformations profondes de celle-ci. Dans cette quête, le guide normatif principal est la liberté individuelle. Mais l’analyse, résolument critique, met en évidence les dominations multiples parsemant la société existante.

Par domination, j’entends des situations dans lesquelles les individus sont soumis à des possibilités d’interférence arbitraire 1 . Cette définition ne requiert pas que la domination soit effective pour exister ; le simple potentiel de domination suffit à rendre les individus dominés. En ce sens, la plupart des individus sont dominés. Ne pas disposer d’un revenu ou d’un logement décents, ne pas avoir accès à des soins de santé de qualité, être potentiellement soumis à des violences ou discriminations affectant nos opportunités ou encore ne pas détenir un réel pouvoir de décision ou de contrôle des politiques publiques qui nous affectent constituent des exemples de situations menant à la domination.


Si j’emprunte à Pettit cette définition générale de la liberté comme non-domination, je ne suis pas ce philosophe dans d’autres aspects, plus traditionnellement républicains et proches du communautarisme.

Cependant, selon l’approche de Philippe Pettit adoptée ici, l’interférence peut aussi exister sans qu’il y ait domination et peut même parfois faciliter sa réduction. Ainsi, quand les pouvoirs publics mettent en œuvre des politiques de redistribution ou d’investissement qui visent à améliorer le sort des plus défavorisés, on ne peut considérer cela comme une domination. Dans cette perspective, la limitation de la liberté de quelques-uns peut donc se justifier si son but est de mettre fin aux
dominations affectant le plus grand nombre.

Notons que, dans une approche libérale radicale, il ne s’agit pas uniquement de supprimer les dominations mais il faut aussi construire les conditions de la liberté effective. L’objectif ultime d’une société juste est que chacun puisse élaborer et mettre en œuvre sa propre conception de la « vie bonne » ou, autrement dit, de ce qu’il ou elle considère comme une vie valant la peine d’être vécue. Il s’agit là d’une interprétation ouverte et exigeante de la liberté. Ouverte, puisqu’elle laisse les individus décider de ce qui, pour eux, représente une vie bonne. Il va de soi dans une optique libérale que, dans une société juste, les individus devraient réaliser cet objectif sans enfreindre la liberté d’autrui.

Mon approche correspond donc au grand principe du libéralisme contemporain qui vise à donner la priorité au « juste » sur le « bien » 2 . Dans les débats contemporains de philosophie politique, si les libéraux donnent la priorité au « juste » sur le « bien », les communautariens choisissent plutôt de faire passer le « bien » avant le « juste ». Pour ces derniers, il existe une conception de la vie bonne supérieure aux autres qui devrait être appliquée à l’ensemble de la société. Celle-ci, pouvant être composée de valeurs culturelles ou religieuses particulières, permet en général de justifier l’importance d’une identité commune autour de ces valeurs spécifiques. Les libéraux considèrent au contraire que ces appréhensions particulières du bien doivent relever du choix individuel plutôt que de la collectivité. Une société juste doit selon eux permettre à tout un chacun de développer librement sa conception particulière du bien. Les institutions caractérisant cette société juste devant permettre l’organisation pacifique de cette diversité.

Mais sur le contenu des institutions et politiques requises sur la liberté, comme sur ce qu’on entend par principes de justice communs, les libéraux se divisent également.

Mon interprétation de la liberté individuelle est exigeante parce qu’elle suppose de nombreuses conditions aujourd’hui non réunies : un niveau de vie décent, l’accès à un environnement sain, la suppression ou réduction drastique de toutes les formes de discriminations et désavantages naturels ou socialement construits. Dans une telle perspective, les pouvoirs publics doivent donc être dotés d’une souveraineté effective forte mais qui doit être mise au service de la liberté de chacun 3 .

Dans cette perspective libérale radicale, les femmes sont aujourd’hui en position dominée pour des raisons spécifiques. Pour qu’elles puissent être effectivement libres, la société doit être radicalement transformée. Si un tel projet doit se combiner à une lutte pour la liberté effective d’autres groupes dominés, j’aborderai ici seulement la question spécifique des injustices affectant les femmes.

Stéréotypes et injustices affectant les femmes

Dans nos pays, les femmes subissent des désavantages, oppressions et inégalités spécifiques les rendant susceptibles d’être dominées : elles sont dans une situation d’infériorité socio-économique, sont davantage prisonnières de la prise en charge des enfants et des tâches domestiques, sont plus victimes de violences et d’abus physiques, psychologiques et émotionnels et elles subissent encore des discriminations et barrières dans de nombreux domaines professionnels 4 .

Ces nombreux désavantages empêchent la plupart des femmes de penser et de réaliser leurs projets de vie librement. Les stéréotypes de genre jouent à cet égard un rôle de légitimation de ces multiples injustices. Ainsi, les idées reçues sur le féminin tendent à justifier leur maintien dans certains rôles, leur abnégation et leur sacrifice, leur oubli d’elles-mêmes et leur passivité face aux dominations qu’elles subissent. Ces normes sur le féminin permettent aussi aux acteurs qui lesdominent – individus, groupes et institutions – de légitimer ces injustices et de bloquer l’élaboration
d’alternatives.

Parmi les stéréotypes dominants sur le féminin, on trouve les idées suivantes : les femmes seraient plus naturellement empathiques et à l’écoute des besoins d’autrui plutôt que des leurs ; une fois mères, elles auraient une tendance spontanée à sacrifier leurs propres intérêts et objectifs au bénéfice de leurs enfants ; elle seraient douces et pacifiques plutôt que combattantes et agressives ; elles accorderaient une grande importance à leur apparence, et elles privilégieraient la collaboration sur la compétition. Comme ces caractéristiques seraient ancrées dans une supposée « nature féminine », par opposition à une « nature masculine », elles seraient donc inéluctables 5 . Ce discoursnessentialiste a connu une recrudescence importante dans les débats intellectuels et politiques ces dernières décennies en Europe 6 .

La contradiction apportée par les experts sur le genre et les courants féministes à ce discours naturaliste récurrent est intéressante sur plusieurs plans. Ces auteurs engagés insistent sur le caractère socialement et historiquement construit de ces stéréotypes.

Néanmoins, les partisans de l’approche constructiviste sont parfois aveuglés par leur militantisme et ne sont pas toujours méthodologiquement convaincants. Ainsi, s’ils parviennent à montrer qu’il y a effectivement une socialisation spécifique des individus en fonction du genre et que, dès lors, le genre est certainement au moins en partie reproduit socialement, ils sont moins convaincants quand ils affirment que la création de ces stéréotypes est purement artificielle et totalement déconnectée de dimensions invariantes telles que le sexe. En d’autres termes, on peut facilement montrer qu’il y a
des idées reçues sur le féminin (et le masculin) qui prévalent dans nos sociétés et que celles-ci sont répétées et enseignées très tôt aux individus 7  ; en revanche, il est beaucoup plus ardu de prouver que ces idées reçues sont de pures constructions sociales. En d’autres termes, l’idée selon laquelle les stéréotypes sur le genre sont purement construits est un postulat souvent non interrogé davantage
qu’un fait que l’on peut pratiquement démontrer.

Autrement dit : si l’on peut décrire la liste des clichés de genre existant à un moment donné et dans une société donnée, on ne peut prouver avec certitude que ceux-ci sont de pures constructions sociales. Quand les naturalistes rétorquent que ces clichés ne reflètent que des différences profondes et innées entre les sexes, les constructivistes n’ont pas toujours assez d’armes pour leur répondre. Les naturalistes peuvent très bien arguer que, certes, on enseigne aux petites filles (notamment) à être altruistes, douces et maternelles et aux garçons à être plus centrés sur leurs propres besoins, à se
focaliser sur des projets tournés vers la société et à développer un esprit compétitif et une agressivité maîtrisée, mais qu’il s’agit là simplement du reflet de tendances naturelles et profondes ; les éducateurs ne feraient qu’écouter leur « instinct » et les enfants y répondraient d’autant plus facilement que cela répondrait à leur instinct également. Et comme on ne peut étudier les êtres humains en laboratoire, on ne peut pas faire des expériences sur des groupes séparés avec ou sans socialisation.

Les comparaisons anthropologiques et historiques sur les stéréotypes auraient plus de potentiel car si l’on parvenait à prouver que ceux-ci varient radicalement d’une époque à l’autre et d’une culture à l’autre, alors les constructivistes pourraient affirmer qu’ils ont raison. Le problème est que ces études – tout comme celles menées sur nos sociétés contemporaines – sont fortement influencées par les vues particulières des chercheurs eux-mêmes. Comme dans d’autres domaines en sciences sociales, étudier objectivement les perceptions et surtout leurs causes est rendu extrêmement complexe par le fait que les chercheurs font eux-mêmes partie de la société qu’ils analysent et qu’ils sont dès lors imbibés des normes qu’ils essaient de déconstruire.

La biologie : une question complexe

Quant aux tentatives des constructivistes de dénoncer les discours naturalistes par la science, elles sont à ce stade trop embryonnaires pour être réellement convaincantes. Les recherches sur les différences biologiques éventuelles entre les sexes (hormones, gènes et cerveaux) sont encore à leurs tout débuts, tout comme le sont leurs réfutations aux prétentions scientifiques 8 .

De plus, le lien entre l’inné et l’acquis est devenu encore plus complexe depuis les découvertes de l’épigénétique et la plasticité cérébrale 9  : si nos cerveaux et même nos gènes évoluent sous l’influence de notre environnement, la plupart des études visant à montrer que le genre n’a rien à voir avec la biologie perdent de leur pertinence, tout comme la plupart des solutions avancées par
les constructivistes.

Prenons un exemple concret : comment affirmer avec certitude que la fameuse « empathie féminine » est une pure construction sociale dont on peut se débarrasser par une socialisationalternative si les individus voient leur biologie évoluer en fonction de leur socialisation ? J’ai choisi cet exemple parce qu’il semble que c’est justement sur cette question que les scientifiques ont pu montrer des différences biologiques entre les sexes : il y aurait un cerveau féminin qui serait davantage fait pour l’empathie 10  ; les naturalistes avanceront qu’il s’agit là d’une preuve de la nature innée de cette tendance typiquement féminine (par opposition à un égoïsme plus naturellementnmasculin) ; mais au lieu de nier ou d’infirmer systématiquement ce type d’études comme le font de
nombreux constructivistes, on pourrait très bien rétorquer que cette différence cérébrale est uniquement due à l’impact biologique de la socialisation différente des individus. Socialisation qui, selon certains, commencerait dès la naissance. Si c’était le cas, cependant, les méthodes et solutions habituellement invoquées par les experts engagés en faveur de l’égalité des genres, tombent à l’eau : on ne peut nier la biologie ni dans l’analyse ni dans les solutions proposées. Et est-il si aisé de défaire l’impact biologique potentiel d’une socialisation différenciée ? Comment réaliser une socialisation inverse si la plupart des individus ont été eux-mêmes et socialisés à croire à ces natures féminine et masculine et peut-être même impactés biologiquement par celle-ci ?

Plus largement, sur la question des différences biologiques entre les sexes et de leur impact éventuel sur le comportement, l’état actuel des recherches est trop peu développé pour constituer une base de
positionnement convaincant. À moins de pouvoir étudier les gènes, hormones et cerveaux dès la naissance et en détail, on ne peut véritablement sortir de cette controverse avec des certitudes. Si
l’on ajoute la question encore plus complexe des liens entre différences hormonales, génétiques et cérébrales, d’une part, et comportements, d’autre part, on voit bien que la polémique ne peut être facilement tranchée. Certains auteurs arguent du fait que ces différences biologiques n’ont pas forcément un impact sur le comportement. Pour prendre un exemple simple : la taille en moyenne plus petite des cerveaux des femmes ne mène pas – contrairement à ce que l’on a longtemps cru – à
une intelligence moindre dans le chef des femmes. Un autre exemple concerne les hormones : on ne peut tracer un lien direct et clair entre certaines hormones et certains comportements, contrairement
à une croyance répandue. Ainsi, la testostérone ne génère pas toujours de l’agressivité ou de la violence, contrairement au cliché masculiniste ; de plus, les hormones évoluent également sous l’impact de l’environnement ; ainsi un individu en situation de danger physique ou de stress ou, au contraire, en situation de confort émotionnel et de proximité affective, produira certaines hormones plus que d’autres et cela s’applique aux individus des deux sexes. Un exemple fréquemment cité par les chercheurs est celui du lien entre la testostérone et la compétition : ce n’est pas seulement que cette hormone peut accroître l’esprit compétitif mais aussi que des situations de compétition
augmentent son niveau également 11 .

Parce qu’ils associent la dimension biologique à l’essentialisme conservateur, les courants constructivistes sur le genre ont une fâcheuse tendance à non seulement réfuter toutes les thèses d’explication des comportements par une biologie différente en fonction du sexe mais aussi à tout simplement considérer la biologie comme un facteur non pertinent sur le sujet. En général, cet aspect est totalement éludé dans cette littérature et dans de nombreux écrits féministes. La notion même de biologie semble effrayer ceux qui défendant l’émancipation des femmes ; comme si la simple mention de ce terme risquait de les rapprocher des courants essentialistes qu’ils abhorrent.

Pourtant, il y a beaucoup à dire sur les différences biologiques entre hommes et femmes et sur leur lien potentiel avec les dominations subies par ces dernières. Et ici je ne pense pas aux débats sur le genre, les hormones et le cerveau brièvement évoqués plus haut – vu l’état embryonnaire de la recherche sur le sujet, il est sans doute plus sage de les laisser de côté – mais aux différences physiologiques avérées entre les sexes : moindre force physique des femmes (en moyenne), cycles
menstruels, capacité à tomber enceinte, à porter un bébé et à accoucher. Si ce sont essentiellement des courants essentialistes et illibéraux qui se sont historiquement emparés de ces sujets, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas malgré tout une nécessité pour les progressistes de s’y intéresser
également. Par exemple, n’y a-t-il pas des rapports évidents entre violences entre les sexes et plus grande force physique des hommes ? Et que dire du risque de tomber enceinte, de la grossesse et de l’accouchement et de leur impact potentiel sur le psychisme des femmes, sur leur rapport à l’existence et sur leur carrière ? Sans tomber dans les liens simplistes et mécaniques tracés par les essentialistes, il y aurait lieu d’explorer des approches nouvelles de ces questions dans le travail
d’élaboration de recommandations originales et compatibles avec la notion de liberté.

Mais dans une perspective libérale radicale des liens entre biologie et inégalités entre les sexes, il est fondamental d’éviter toute forme d’essentialisme. Si certaines différences physiques évidentes entre les sexes doivent être prises en compte par les courants progressistes dans l’élaboration d’alternatives, on ne peut faire découler des normes et comportements monolithiques de ces dernières. Cela les rapprocherait dangereusement des courants essentialistes qui considèrent par
exemple que, parce que les femmes ont la capacité de porter des enfants, elles pensent et agissent forcement d’une manière spécifique. Ces liens causaux sont plus souvent postulés que démontrés –
tout comme dans le cas des arguments des courants constructivistes. Dans une optique libérale et progressiste, il s’agirait plutôt d’admettre que les différences physiques entre les sexes se révèlent souvent des limites, voire des handicaps pour les individus de sexe féminin. Et comme face à d’autres vulnérabilités affectant les individus, il s’agirait de mettre en place des règles et mesures permettant de compenser ces faiblesses. Celles-ci pourraient relever de la législation ou de la redistribution mais, dans tous les cas, elles ne peuvent se résumer à une simple éducation alternative comme les instituts de réflexion sur le sujet le préconisent si souvent.

Éviter les analyses et solutions simplistes

Un autre défaut de la littérature dominante sur les stéréotypes réside dans le lien causal qu’elle établit entre ces derniers et les différences sociales entre les sexes – y compris les inégalités entre ceux-ci 12 . Si l’on peut admettre que tout un tas de clichés de genre existent, non seulement on ne peut prouver qu’ils sont une pure construction sociale mais, par ailleurs, on ne peut démontrer facilement qu’ils sont la cause des différences et inégalités entre les hommes et les femmes.

Les experts sur le genre supposent qu’un tel lien existe souvent sans même chercher à le démontrer. Ainsi, une éducation et une socialisation distinctes expliqueraient pourquoi les individus se retrouvent dans des situations sociales si inégales en fonction de leur sexe. Pour prendre un exemple simple : selon ce raisonnement, comme les petites filles sont encouragées à prendre soin d’autrui via les jeux auxquels elles sont encouragées et par la socialisation particulière qui leur est procurée, cela les poussera, une fois grandes, à passer plus de temps aux tâches domestiques et à la prise en charge des enfants. Tout comme le postulat d’une construction sociale des stéréotypes, cette affirmation fonctionne comme un présupposé plus que comme un lien causal que l’on peut facilement démontrer. Les naturalistes pourront facilement rétorquer qu’une majorité de femmes s’occupent davantage des enfants et du foyer, non pas à cause de la socialisation qu’elles sont subies, mais en raison de leur « nature féminine » par opposition à une « nature masculine » ; celles-ci expliqueraient d’ailleurs pourquoi les éducateurs offrent des jeux et activités différentes aux enfants en fonction de leur sexe.

Or, si ce lien causal ne peut être démontré et s’avère erroné, alors les conséquences tirées de cette analyse le sont également. Pour la plupart des experts sur le genre, la solution aux inégalités entre les sexes passe avant tout par la déconstruction des clichés sur le genre. Ils supposent qu’une socialisation « neutre » dans ce domaine permettra aux individus d’échapper aux déterminismes qui aujourd’hui les enferment dans des rôles particuliers, pour la plupart au désavantage des femmes. Le raisonnement est d’une simplicité séduisante : si l’on éduque les petites filles et les petits garçons à jouer aux mêmes activités et si on leur inculque les mêmes principes et valeurs et que cette éducation perdure au cours de leur existence, les inégalités entre les sexes disparaîtront ; plus de femmes feront des carrières florissantes, tandis que davantage d’hommes s’occuperont du foyer et des enfants.

Ce postulat d’un lien entre stéréotypes et inégalités a aussi envahi les discours sur le genre par sa simplicité sur le plan des idées et des politiques : il est simple, facile à comprendre, facile à attaquer et, en outre, il permet de recommander des politiques peu coûteuses et aisées à mettre en œuvre, telles que des réformes des programmes scolaires. Malheureusement, cela fait quelques années que les ministères et agences spécialisées font de telles recommandations sans que cela n’ait encore permis à l’égalité des sexes d’être devenue réalité. Non seulement le lien causal entre stéréotypes et inégalités est-il difficile à prouver, mais il relève par ailleurs d’une dérive idéaliste imprégnant souvent la pensée dite « progressiste » au niveau de l’analyse comme des solutions : les facteurs idéels – y compris les représentations –expliqueraient la réalité sociale. Je défends une approche beaucoup plus réaliste de la société et du changement social.

Avant d’aborder la question de la stratégie alternative à mener dans une telle optique, je voudrais proposer une autre approche joue par les stéréotypes que celle véhiculée par les discours dominants.

Une norme sur le féminin qui légitime les dominations

Pour les raisons expliquées plus haut, il y a lieu d’adopter une approche prudente du rôle joué par les stéréotypes. Il serait bon de prolonger sur ce plan l’approche sceptique évoquée par le célèbre penseur libéral John Stuart Mill dans son remarquable essai sur la sujétion des femmes : « Personne ne peut affirmer avec certitude que si les femmes pouvaient orienter leur vécu et leurs choix aussi librement que les hommes, plutôt que de suivre des directions qui leur sont imposées de façon artificielle, (…) il y aurait de quelconques différences dans les capacités et le tempérament développés par les deux sexes ». Selon Mill, il est probable que si les femmes n’étaient pas socialisées différemment, leurs comportements ne différeraient pas de ceux des hommes. Mais dans le reste de son essai, il montre de la prudence et une certaine croyance dans les clichés de son époque sur la « nature féminine » (fort différents des clichés actuels sauf sur certains points comme l’empathie ou la douceur) 13 .

Étant donné que l’on ne peut étudier les humains en laboratoire depuis leur naissance et que l’état actuel des recherches sur le sujet est toujours peu avancé, il semble plus sage d’adopter de la prudence sur le rôle joué par les stéréotypes. Personnellement je m’en tiens à la position suivante : sans les expliquer ou les causer, les clichés sur le féminin légitiment et justifient la situation différente et, pour l’essentiel, désavantageuse encore vécue par la plupart des femmes.

Ainsi, les stéréotypes sur le féminin mentionnés plus haut – sur l’empathie, le sacrifice maternel, la douceur, la coopération, l’importance accordée à l’apparence – sont utilisés par de nombreux acteurs individuels, collectifs et les institutions pour justifier la position inférieure des femmes dans la société. Ainsi, le cliché sur la maternité sacrificielle – souvent combiné à celui sur l’empathie et la douceur – est utilisé pour justifier le fait que tant de femmes sacrifient leur carrière et projets de vie personnels pour leurs enfants. Ces clichés n’expliquent pas forcément pourquoi les femmes se retrouvent souvent prisonnières de vies tournant encore et toujours davantage autour de leurs enfants que de leurs propres projets mais ils permettent de légitimer cet état de fait. Pire, l’intégration de cette norme si prégnante dissuade les femmes de se révolter contre ces sacrifices. Quand elles le font, elles passent souvent pour de mauvaises mères lorsque leur comportement est évalué au prisme des normes ambiantes. À la différence des pères, la poursuite de leur intérêt personnel par les mères n’est acceptable que s’il se fait de façon compatible avec celui de leurs enfants.

Cette perception différente ne s’applique pas qu’à l’équilibre entre travail et vie de famille mais permet aussi de justifier que les mères ont souvent la garde principale de leurs enfants en cas de séparation. À nouveau, il serait simpliste et difficilement démontrable d’avancer qu’il y a plus de mères célibataires à quasi temps plein que de pères célibataires dans le même cas à cause du stéréotype sur la maternité ; un fait social ne peut jamais s’expliquer que par une cause unique, encore moins si celle-ci est une simple idée comme un stéréotype ou une perception. Les facteurs matériels et institutionnels jouent un rôle fondamental pour expliquer le réel, tout comme les rapports de force, au niveau interindividuel comme au niveau macrosociologique.

Ainsi, dans le cas des séparations, les lois et institutions pousseront souvent – sauf dans quelques rares pays dont la Belgique – à ce que la garde soit principalement chez la mère ; la situation professionnelle et matérielle souvent plus favorable des pères incitera ces derniers à proposer de l’argent plus que du temps à passer avec leurs enfants et incitera les juges à prendre des décisions en ce sens ; enfin, les rapports de force entre parents pousseront également à ce type de résultat – en particulier dans les situation où il y a de l’abus ou de la violence domestique. Mais il est clair que la perception selon laquelle l’éducation des enfants revient encore avant tout à la mère – en tout cas pour tout ce qui concerne le soin et le temps à leur apporter – permettra de justifier ce type de décisions. Cette norme poussera les femmes à accepter – voire à revendiquer – des arrangements qui, à long terme, ne se révèleront pas dans leur intérêt. Quand un parent est à temps plein ou presque avec ses enfants, il peut plus difficilement se remettre en couple, garder ou construire une carrière, investir, avoir une vie sociale et des hobbies, etc. C’est aussi ce stéréotype qui dissuade les hommes souhaitant passer plus de temps avec leurs enfants de le revendiquer plus clairement en cas de conflits. La représentation dominante de la maternité justifie donc des lois, institutions et pratiques en faveur de la garde pour les mères et décourage l’engagement à son encontre.

Remarquons que ce cliché et tant d’autres sur le féminin renforcent la vision des femmes comme étant avant tout des objets ou instruments des fins d’autrui. Ces représentations seront alors utilisées dans les rapports de force – entre hommes et femmes mais pas seulement – pour sécuriser des situations de domination et légitimer la situation encore inférieure des femmes à maints égards 14 .

Mettre en lumière le rôle joué par ces stéréotypes est une première étape, essentielle mais loin d’être suffisante ; il faut ensuite construire un discours alternatif sur le féminin qui mette l’emphase sur les notions de sujet et de liberté individuelle. Avant d’expliciter davantage ce que j’entends par ces notions, je voudrais insister sur le caractère réaliste de la stratégie que je défends, par opposition à un idéalisme si prégnant dans les courants qui luttent pour une émancipation des femmes.

Une stratégie réaliste

Quand on aborde la question des alternatives et que l’on souhaite avancer vers une égale liberté entre les sexes, un biais essentiel à éviter est celui de l’idéalisme. Souvent très présent dans les courants progressistes au sens large, il imprègne profondément les courants qui militent en faveur de l’émancipation des femmes, en particulier dans les cercles institutionnels et académiques 15 .

La plupart des limites évoquées plus haut découlent de cette approche idéaliste. Au sens classique, un rapport idéaliste au réel consiste à considérer que ce dernier évolue sous l’influence des facteurs idéels : idées, normes, valeurs et analyse seraient les facteurs de changement de la réalité 16 . Le lien pour les experts sur le genre est souvent direct : ainsi, les stéréotypes de genre sont dus à une socialisation cognitive et axiologique particulière ; ces stéréotypes de genre causent également les injustices vécues par les femmes. On a déjà mentionné les limites de cette approche. Mais, plus en profondeur, cet idéalisme est en soi une vision problématique du changement social. La réalité n’évolue pas à coup d’analyses, d’idées, de valeurs ou de représentations.

Tous ces facteurs idéels sont importants pour faire évoluer le réel mais le lien n’est pas direct et immédiat. Les idées – au sens large – ne changent le réel que quand elles impactent sur les rapports de force entre groupes et individus, eux-mêmes influencés par les intérêts de ces derniers et se déroulant dans un cadre matériel spécifique. Des représentations alternatives ont des chances de faire évoluer la société seulement quand elles sont reprises par les individus et groupes ayant intérêt à voir ces changements voir le jour ; et il faut encore que ces groupes gagnent la bataille idéologique et d’intérêts, ce qui dépend de leur force de conviction et organisationnelle mais aussi du cadre matériel dans lequel ces luttes se déroulent 17 .

Par conséquent, un discours critique alternatif sur le genre n’a de sens que s’il mobilise une majorité de femmes et les pousse à s’engager vers la société d’égale liberté correspondant à leur intérêt. Pour cela, il est fondamental de partir de la réalité telle qu’elle est perçue par les individus existants, même si l’objectif est à terme de transformer cette dernière.

Exposons à présent les grands traits d’une approche différentialiste émancipatrice potentiellement capable de mobiliser largement les femmes.

Différence, intérêt et égoïsme sain


Tout d’abord, il est essentiel de prolonger la déconstruction et la critique par une alternative entraînante. Peu de femmes s’engageront sur la base d’un discours uniquement critique ; en revanche, un projet traçant une alternative positive a beaucoup plus de chance de les convaincre. De plus, comme il est impossible de se mettre tous d’accord sur l’analyse critique, cela n’a pas beaucoup d’intérêt de continuer à débattre pendant des décennies sur les causes profondes des inégalités. D’autant plus que, comme on l’a vu plus haut, cette question de la causalité est extrêmement complexe ; dans le cas du genre, la focalisation des débats dominants sur l’opposition entre inné et acquis, controverse non résolue jusqu’à présent dans les sciences, rend à ce stade des conclusions indubitables encore plus improbables. En revanche, un discours alternatif, positif et articulé autour de la notion de liberté a des chances de convaincre une majorité de femmes de s’engager.

Un projet de liberté individuelle adressé aux femmes suppose d’insister sur leur intérêt à se libérer des chaînes qui aujourd’hui les empêchent d’élaborer et de mettre en œuvre leurs projets de vie propres. Comme les hommes, les femmes sont animées de moteurs égoïstes autant que de tendances altruistes. Elles ne sont pas des êtres purement désintéressés qui jouissent de l’abnégation et du service à autrui. Au contraire, plus elles sont tenues par des obligations vis-à-vis d’autres individus et sont dissuadées de sortir des schémas de vie qui les enferment dans de telles dynamiques, plus
elles répriment leur besoin profond d’écouter leur intérêt propre. Cette répression d’un besoin fondamental se transforme souvent en actes ou pensées négatives ou mène même à la dépression 18 .

Un projet de liberté adressé aux femmes suppose que celles-ci se perçoivent comme des sujets autonomes à part entière, plutôt que comme de simples instruments au service des fins définies par autrui. Cela passe par la déconstruction des normes sur le féminin et par la réaffirmation de l’importance de s’affirmer comme des personnes autonomes vivant aussi pour leurs objectifs propres.

Cependant, dans une stratégie réaliste, il s’agit de partir des individus tels qu’ils sont et tels qu’ils évoluent dans leur contexte particulier. Le contexte de la majorité des femmes est non seulement tissé de multiples désavantages les rendant plus susceptibles d’être dominées, mais il est aussi fondamentalement différent de celui des hommes.

Pour que les femmes puissent entendre un discours de liberté centré sur leur intérêt individuel, il faut articuler ce dernier à leur expérience : les femmes ont en pratique des vies souvent excessivement déterminées par les buts d’autres personnes. En outre, elles croient à de nombreux stéréotypes qui justifient ce vécu, comme les clichés précédemment évoqués sur l’empathie, la générosité, le sacrifice maternel, etc. Alors pourquoi ne pas partir des clichés qui ne peuvent être ni informés ni validés par l’état encore embryonnaire de la science – comme celui de l’empathie féminine – pour inciter les femmes à soutenir des mesures favorisant leur émancipation ?

On l’a dit : les idées n’ont de sens dans le combat militant que si elles favorisent une mobilisation efficace. Certes, la fin ne justifie pas les moyens : on ne peut utiliser des idées clairement fausses pour mobiliser en faveur d’un futur meilleur ; toutefois, utiliser les représentations imprégnant les esprits quand celles-ci n’ont pas été clairement infirmées peut être un moyen efficace pour susciter la mobilisation. Prenons à nouveau l’exemple du stéréotype de l’empathie féminine : il existe des études montrant une plus grande empathie des femmes, tout comme des papiers réfutant ce postulat. Le débat « scientifique » n’a pas tranché sur ce sujet mais la croyance en cette caractéristique
censément féminine est bien là, ancrée dans de nombreux esprits. Au lieu de nier cette idée reçue, on peut très bien l’utiliser pour faciliter l’engagement. Par exemple, on pourrait pousser les femmes à développer leur empathie cognitive pour comprendre la situation de leurs congénères et créer des alliances fructueuses.

Que cette situation soit construite ou naturelle a finalement peu d’importance. Une thèse intéressante pour expliquer une empathie potentiellement plus grande chez les femmes – en tout cas sur le plan cognitif – consiste à supposer qu’il s’agit d’une tendance que développent les êtres en situation d’infériorité sociale.

Dans tous les cas, ce qui pose problème dans la présentation dominante de ce stéréotype est que, lié à celui sur la maternité sacrificielle, il sert à justifier l’enfermement des femmes dans des vies non libres, dépourvues de sens propre et qui souvent mènent à l’oubli de soi et à la dépression 19 . Et ici je ne parle pas évidemment que des femmes au foyer, devenues plutôt minoritaires, mais aussi de toutes ces femmes qui travaillent, parfois énormément, mais continuent à faire tellement plus pour leurs enfants et leur foyer. Notons que cette question est fondamentale pour les organisations politiques et sociales car les femmes en âge d’élever des enfants et adolescents constituent un groupe particulièrement absent des réunions militantes et de l’engagement en général.

Il y aurait donc lieu de penser et de mettre en pratique une stratégie prenant explicitement en compte ce facteur. Un discours positif, valorisant les mères et leurs multiples sacrifices, mais aussi un discours qui lie l’objectif d’une société juste au bien-être des enfants, un discours s’alliant à une pratique de prise en compte des contraintes de garde d’enfants et de l’impact que cela peut avoir sur l’engagement. Par exemple, la mise en place de crèches et d’horaires adaptés à la vie de famille de la part des organisations sociopolitiques permettrait aux mères de se rendre à plus de réunions militantes. De même, le contenu des revendications politiques et sociales devrait prendre en compte cet aspect fondamental en mettant en avant des solutions collectives à des problèmes paraissant souvent insolubles au niveau privé : plus de crèches et garderies gratuites ou accessibles financièrement, partage obligatoire des congés de parenté, égalité de la prise en charge des tâches domestiques dans le couple, discrimination positive sur le marché du travail, en particulier pour les femmes en âge d’avoir des enfants…). Les organisations militantes devraient par ailleurs tenter de toucher les femmes sur leur lieu de travail ; et ce non seulement via les syndicats pour les grandes entreprises mais aussi en créant de nouvelles organisations pour les femmes au statut d’indépendantes, travaillant dans de petites structures ou sans emploi. Trop souvent, les mères sont isolées les unes des autres et d’une partie de la vie sociale, en particulier dans ses aspects militants. De fait, l’essentiel de leur temps libre est pris par le soin à apporter à leurs enfants. Au lieu de nier cette dimension de la maternité, les organisations socio-politiques devraient s’en emparer comme d’une dimension positive et nécessaire, dans leur stratégie militante comme dans leurs programmes. Ce travail devrait s’accompagner d’un discours positivant la maternité. Cela permettrait de parler à de nombreuses mères qui, de nos jours, se sentent souvent mal comprises par les experts sur le genre et les courants féministes.

D’autres stéréotypes sur le féminin pourraient difficilement être intégrés à une stratégie différentialiste émancipatrice. Non seulement leur véracité est difficile à prouver mais on peut difficilement leur conférer un rôle émancipateur. Ainsi, le postulat selon lequel les femmes seraient plus douces, coopératives et pacifiques est souvent largement démenti par la pratique et sert à maintenir les femmes dans la passivité ou à les culpabiliser quand elles ne s’y conforment pas. Ici comme par rapport aux autres stéréotypes légitimant des injustices, la déconstruction s’impose.

Cependant, il est bon de rappeler qu’une société de liberté devrait donner à chacun les possibilités d’exprimer toutes les facettes de sa personnalité. Pour les femmes, cela veut dire aussi accepter l’agressivité et l’instinct de compétition qui les habitent 20 mais les transformer en une force motrice plutôt que de prétendre que ces tendances sont inexistantes. À l’instar de ce que les hommes sont poussés à faire, les femmes devraient être encouragées à sublimer ces tendances pour se dépasser et réussir dans la société. À défaut d’un tel encouragement, ces tendances naturellement présentes chez tous les humains risquent d’adopter des formes détournées s’opposant à l’intérêt des femmes
concernées.

Un élément essentiel d’un projet émancipateur adressé aux femmes réside dans la reconnaissance de différences physiques difficilement contestables et qui accroissent leur vulnérabilité objective. Pour prendre un exemple flagrant : leur moindre force physique, en tout cas face aux hommes, les rend beaucoup plus susceptibles d’être les victimes de violences physiques que les hommes 21  ; et on pourrait même ajouter que cette faiblesse physique pourrait en partie expliquer le fait qu’elles sont aussi davantage victimes de violences émotionnelles et verbales. Beaucoup d’hommes savent aujourd’hui qu’ils risquent la prison s’ils attaquent physiquement leur conjointe ; en revanche, l’intimidation et les menaces que beaucoup utilisent désormais pour contrôler leur partenaire est nettement plus difficile à prouver. Cet abus psychologique est plus efficace dans le chef des hommes car les victimes savent que ces derniers sont capables de leur faire du mal physiquement.

Cette vulnérabilité physique, comme la faiblesse liée à la maternité, devraient impérativement être intégrées dans un discours alternatif. Il s’agit de donner aux femmes les outils concrets pour compenser cette faiblesse. Cela devrait passer par la loi et des mesures financières autant que par une éducation alternative car celle-ci mène rarement à des changements concrets substantiels.

Dans l’élaboration d’un discours positif alternatif, cependant, il faut mettre l’emphase sur l’objectif commun à tous les individus en situation de domination, à savoir la liberté individuelle effective. Quand ce discours s’applique aux femmes, il peut avoir une résonance d’autant plus grande que les femmes entendent partout et depuis leur plus jeune âge, que les autres – surtout quand ils sont proches – comptent davantage qu’elles-mêmes. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le libéralisme ait été pendant très longtemps une pensée élaborée par et pour les hommes. Il est grand temps de remédier à cette lacune dramatique. Les femmes subissent des dominations spécifiques, en grande partie justifiée par les représentations féminines, qu’il s’agit d’éliminer ou de réduire ; un discours et une pratique déconstruisant ces normes justifiant leur oppression et compensant les différences objectives bloquant leur liberté peut permettre de créer l’engagement nécessaire au changement progressiste en la matière. C’est en effet seulement si les femmes se mobilisent pour défendre leur intérêt que les acteurs politiques censés les représenter mettront cette question au cœur de leur programme et de leur pratique. Pour cela, elles doivent se percevoir comme des sujets à part entière, avec l’ambition d’élaborer et de mettre en œuvre leurs propres projets de vie. Et elles doivent s’unir autour de mesures permettant d’abolir un à un les obstacles à cette liberté. Cela ne peut se faire qu’en partant des situations particulières dans lesquelles elles se trouvent, en y reconnaissant les obstacles à la liberté qui les caractérisent tout comme en en positivant certains aspects.

References

1 Philip Pettit, Le Républicanisme, 2010 (1 re éd. 1997), Michalon.

2 Justine Lacroix, Communautarisme versus libéralisme : quel modèle d’intégration politique ?, Université de Bruxelles, Bruxelles, 2003.

3 Voir à ce sujet Sophie Heine, Pour un individualisme de gauche, Lattès, Paris, 2013 et Sophie Heine, For a sovereign Europe, Peter Lang, Oxford, 2019.


4 Voir les données recueillies au niveau européen par l’Institut pour l’égalité entre les hommes et les femmes : https://eige.europa.eu/fr/in-brief

5 Pour une déconstruction de ces stéréotypes et de leurs liens avec les situations de domination vécues par les femmes, je renvoie à mon ouvrage Genre ou liberté. Vers une féminité repensée, Academia, Louvain-la-Neuve, 2015.


6 Dans la littérature populaire, le best-seller de John Gray Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus (…) s’inscrit dans une telle approche essentialiste ; d’autres écrits pseudo-scientifiques incluent, par exemple : David P. Schmitt, “The Truth about Sex Differences”, Psychology Today, November 2017 ; Simon Baron Cohen, The
Essential Différence.
Male and Female Brains and the Truth about Autism, Basic Books, 2004.


7 À cet égard, l’ouvrage de Naomi Wolf, The Beauty Myth, est remarquable pour montrer l’existence de clichés sur l’apparence féminine et les pressions sur l’estime d’elles-mêmes auxquelles ces derniers peuvent mener.

8 Cordelia Fine, Delusions of Gender: The Real Science Behind Sex Differences, Paperback, Icon Books, 2011 ; Cordelia Fine, Testosterone Rex: Unmaking the Myths of Our Gendered Minds, Paperback, Icon Books Ltd, 2018 ; Gina Rippon, The gendered Brain: The new neuroscience that shatters the myth of the female brain, Vintage Books, 2020.

9 Valérie Urman, La révolution épigénétique, Albin Michel, Paris, 2018 ; Jérôme Froger et Isabelle Laffont (dir.), La plasticité cérébrale, Sauramps Medical, Paris, 2017.

10 Cohen, op. cit.

11 Sur les liens complexes entre hormones et comportements, voir : “Hormones and Behaviour”, https://psychology.iresearchnet.com/social-psychology/control/hormones-and-behavior/

12 Voir des ouvrages tels que Linda Lindsey, Gender Roles, a sociological Perspective, Routledge, New York, 2014 ; N. Walter, Living Dolls : The return of Sexism, Virago Press, 2010 ; Mona Chollet, Beauté fatale, Zones, Paris, 2012 ; Emer O’Toole, Girls will be Girls: à bas les stéréotypes de genre, Marabout, Paris, 2017.

13 J. St. Mill, « The Subjection of Women », Mill, On Liberty and Other Essays, Oxford, Oxford University Press, 2008 (1869) ; Sophie Heine, « John Stuart Mill et la “nature féminine” », Revue Politique, janvier 2013,
https://www.revuepolitique.be/john-stuart-mill-et-la-nature-feminine

14 Heine, Genre ou liberté, 2015, op. cit.

15 Voir par exemple à ce sujet : Sophie Heine, “The EU Approach to Gender: Limitations and Alternatives”, Egmont, European Policy Brief, 40, December 2015, https://core.ac.uk/display/76827459

16 Sophie Heine, “Social Change in progressive political Thought: Analysis and Propositions”, Journal of Political Ideology, October 2012, https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13569317.2012.716629

17 Sophie Heine, For a sovereign Europe, chapitre 5, Peter Lang, Oxford, 2019.

18 Évidemment, des progrès énormes ont été réalisés dans ce domaine et il est important de ne pas régresser à ce niveau. Le classique de Betty Friedan, The feminine Mystique (Penguin Classics 2010), écrit en 1957, montrait en effet les extrêmes de dépression dans lesquels tombaient de nombreuses femmes au foyer qui, pourtant, ne souffraient d’aucun problème matériel ; si de nos jours les femmes ont bien sûr plus de possibilités de développer des projetspropres, elles sont toujours encouragées à sacrifier ces derniers, cette fois au nom du bien-être de leurs enfants plutôt que de leur époux ou foyer uniquement ; mais le principe d’oubli de soi reste le même, tout comme les risques sur leur santé mentale d’autant négliger leurs besoins personnels.

19 Daniel Freeman and Jason Freeman, The Stressed Sex: Uncovering the Truth about Men, Women and Mental Health, Oxford University Press, Oxford, 2013.

20 Comme le montre l’analyse historique, les femmes ne sont pas moins guerrières que les hommes : Paul Crystal, Women at War in the Classical World, Pen and Sword, London, 2017 ; Christophe Regina, La violence des femmes. Histoire d’un tabou social, Max Millo Éditions, 2011.

21 Et la crise liée au Covid-19 n’a fait qu’aggraver cette tendance. Voir les études de l’OMS sur ce sujet : https://www.who.int/reproductivehealth/topics/violence/en/

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